'Alî ibn Abi Talib

Publié le par AbouAyman

 
'Alî ibn Abi Talib (35-40 a.h. / 656-660 a.g.)
que Dieu l'agrée :


Après l'assassinat de 'Uthmân en dhul-hijja de l'an 35, la situation est très délicate à Médine. De nombreux insurgés sont présents dans la ville et il ne faudrait qu'une étincelle pour déclencher un embrasement général. On vient proposer à 'Alî de devenir calife, mais il refuse, chagriné par le fait que 'Uthmân ait été tué (FB 13/69). Sur l'insistance de certaines personnes, qui lui disent que la situation nécessite que quelqu'un prenne les choses en main, il finit par accepter (Ibid.). Il racontera à des hommes venus le questionner sur ce qui s'était passé : "Des gens ont attaqué cet homme [Uthmân] et l'ont tué ; j'étais à l'écart d'eux ; puis ils m'ont nommé dirigeant ; n'était la crainte pour [l'avenir de] l'Islam, je n'aurais pas accédé à leur demande" (FB 13/72).

La discorde ("fitna") va naître de la divergence quant à l'attitude à adopter face aux meurtriers de 'Uthmân. C'est un droit des parents de la victime que de réclamer aux autorités que les meurtriers de leur parent soient jugés et exécutés. Malheureusement 'Alî n'a pas les moyens de juger les insurgés et de leur appliquer le talion. En effet, il sent bien qu'appliquer le talion en pareilles circonstances risque de provoquer un embrasement généralisé ; il pense donc laisser les choses se calmer et juger plus tard les meurtriers (FB 13/107 MS 2/300) ; quelques mois passent ainsi. C'est cette absence d'application du talion qui va être mal interprétée par d'illustres personnages : 'Aïcha, Tal'ha, az-Zubayr, Mu'âwiya, Amr ibn al-As, lesquels vont d'autant plus se méprendre sur les intentions de 'Alî que les insurgés lui ont massivement fait allégeance, le soutiennent et évoluent dans son entourage.

Nous sommes en djumâdâ al-âkhira 36 (FB 13/72). Dans la ville de La Mecque, où ils se sont rendus, Talha et az-Zubayr vont rencontrer 'Aïcha, qui y était allée pour le pèlerinage. Ils ne comprennent pas les intentions de 'Alî et – en toute bonne foi – croient que c'est parce que les insurgés le soutiennent qu'il refuse de leur appliquer le talion. A la tête de tout un groupe, ils partent donc de La Mecque pour l'Irak – pour la ville de Bassora précisément –, pensant y appeler les gens à soutenir leur demande de l'application du talion (FB 12/354, 13/71). Quand il apprend la nouvelle du départ de ces trois personnages pour l'Irak, 'Ali craint que cela soit le point de départ d'une division de la communauté (FB 13/72) ; il se décide donc à aller les trouver à la tête d'un groupe lui aussi, afin de clarifier les choses. Si les deux groupes sont sortis avec des effectifs, nul n'a l'intention d'en découdre avec l'autre : Kulayb al-jarmî raconte que les gens de 'Ali disaient : "Nous ne sommes pas sortis pour les combattre – car nous ne combattrons que si eux nous attaquent en premier – mais pour apaiser" ; 'Alî lui-même lui avait dit des propos allant dans le même sens (FB 13/72). Abû Mûssa al-Ash'arî – qui était gouverneur de la ville de Kufa avant l'accession de 'Alî au poste de calife et que 'Alî a gardé à ce poste – pense pour sa part que la situation est délicate et, bien que 'Ali lui demande de mobiliser des gens de Kufa pour venir grossir ses effectifs, il n'est pas décidé à le faire. 'Ali respecte son choix et envoie alors à Kufa son fils al-Hassan ainsi que 'Ammâr ibn Yâssir pour mobiliser des gens (FB 13/73).

Arrivés face à face, 'Alî parle en aparté avec az-Zubayr et lui demande : "N'avais-tu pas entendu le Prophète dire, alors que tu pliais ma main : "Tu le combattras alors qu'il sera dans son droit, puis il aura le dessus ?" – J'avais effectivement entendu cela ; je ne te combattrai donc pas" répond az-Zubayr (FB 13/70), qui quitte alors les lieux et prend le chemin de Médine (FB 6/276). La situation est en bonne voie d'être résolue pacifiquement. Malheureusement, pendant la nuit des insurgés parmi les fauteurs de trouble contre 'Uthmân, présents dans le camp de 'Alî, attaquent le camp de 'Aïcha (MS 3/332, FB 13/72). Pensant être attaqué par 'Alî, le groupe de 'Aïcha prend les armes pour se défendre. Voyant le groupe de 'Aïcha l'attaquer sans raison apparente, 'Alî appelle son groupe à prendre à son tour les armes pour se défendre. Et c'est le début de la bataille dite du Chameau (parce que 'Aïcha sera, au cours du combat, dans un palanquin sur un chameau). La bataille ne dure qu'une journée et se termine en faveur du groupe de 'Alî. 'Alî proclame : "N'achevez aucun blessé, ne tuez aucun fuyard et n'entrez dans aucune demeure" (FB 13/72). Pendant le combat, hélas, Tal'ha a été tué par une flèche (FB 12/354, 7/105) ; az-Zubayr, dont nous avons vu qu'il avait pris le chemin de Médine avant que les combats débutent, a été tué pendant son sommeil par Amr ibn Jurmûz, un homme qui était dans le groupe de 'Alî, qui avait retrouvé az-Zubayr et qui croyait bien faire en l'assassinant ; quand Amr ibn Jurmûz apporte la nouvelle à 'Alî, celui-ci lui annonce que le Prophète ('Aley'i Salat wa Salam) lui avait dit un jour : "Celui qui tuera le fils de Safiyya [= az-Zubayr], fais-lui l'annonce de la géhenne" (FB 6/276, 7/104). 'Aïcha est traitée par 'Alî avec tous les égards qui lui sont dus ; il demande à Muhammad ibn Abî Bakr, frère de 'Aïcha, de la conduire à Médine. Le Prophète ('Aley'i Salat wa Salam) lui avait dit un jour : "Quelque chose surviendra entre toi et 'Aïcha. – Je serai alors le plus malchanceux des humains ! s'était exclamé 'Alî. – Non, mais quand cela arrivera, fais-la retourner à son lieu de sécurité" (FB 13/70).

En Syrie, Mu'âwiya, à la tête d'une province, refuse toujours de reconnaître le califat de 'Alî. Il ne conteste ni la valeur de 'Alî, ni la supériorité de celui-ci sur lui-même, ni ne réclame le califat pour lui (MS 2/290, FB 13/107). Il affirme seulement que 'Alî doit d'abord appliquer le talion aux meurtriers de 'Uthman – dont lui-même est un parent et à propos de qui il peut donc réclamer aux autorités que le talion soit appliqué à ses meurtriers –, et qu'il lui fera allégeance ensuite (FB 12/355). Des gens peu scrupuleux avaient témoigné devant Mu'âwiya, en Syrie, que 'Alî avait approuvé le meurtre de 'Uthman et que c'était pour cette raison qu'ils ne leur appliquait pas le talion ; ce témoignage était bien sûr faux, mais il contribue hélas à créer davantage de malentendus quant à la non application du talion, par 'Alî, aux meurtriers de 'Uthmân (MS 2/300). Telle est la cause ayant conduit Mu'âwiya à avoir cet avis ; il est sincère dans son interprétation, mais il fait une erreur d'interprétation (akhta'a fi-jtihâdih), et c'est 'Alî qui a raison ; la preuve en est que, des années plus tard, lorsque Mu'âwiya sera devenu calife et qu'il se rendra à Médine, il entendra la fille de 'Uthmân demander qu'on applique enfin le talion aux meurtriers de son père ; Mu'âwiya dira qu'il ne peut pas le faire (MS 2/300). Pour le moment, cependant, Mu'âwiya, en toute bonne foi, ne comprend pas les raisons de 'Alî et se méprend sur ses intentions. D'autres personnages, dans le groupe de Mu'âwiya, constatant que le groupe de 'Alî comporte entre autres les insurgés contre 'Uthmân et que 'Alî ne peut pas exercer un plein contrôle sur eux, disent ne pas pouvoir faire allégeance à 'Alî car ce serait donner aux insurgés la possibilité de faire d'autres ravages (MS 2/290, MF 35/72-73).

De son côté, 'Ali exige la reconnaissance immédiate de son autorité califale. Il pense que le calife a le droit de combattre ceux qui, sous forme de groupe constitué, ne reconnaissent pas son autorité, même s'ils ne le combattent pas (ra'yuhû annahû yushra'u qitâl ul-bughât bi bagh'yin mujarradin, awwalan, idhâ ra'âhu-l-imâm). Al-Hassan, fils de 'Alî, implore son père de ne pas marcher contre Mu'âwiya (MS 3/384). Mais 'Alî décide de le faire pour établir l'autorité califale sur l'ensemble des terres musulmanes (FB 6/753). Questionné au sujet de la marche qu'il a ainsi entreprise, avait-elle comme source un dire du Prophète ('Aley'i Salat wa Salam) ou un avis personnel, 'Alî répondra : "Le Prophète ne m'a rien recommandé à ce sujet, ce n'est qu'un avis personnel" (Abû Dâoûd 4666). C'est après avoir appris que 'Alî marche vers lui pour l'attaquer que Mu'âwiya se met à son tour en marche (MS 2/290).

Certains Compagnons tels Ammâr ibn Yâssir, Sahl ibn Hunayf, Abû Ayyûb al-ansârî etal-Hassan ibn 'Alî sont dans le groupe de 'Alî. D'autres comme Amr ibn al-As sont dans celui de Mu'âwiya. D'autres Compagnons tels que Sa'd ibn Abî Waqqâs, Abdullâh ibn 'Omar, Muhammad ibn Maslama, Ussâma ibn Zayd, Abû Bak'ra, 'Imrân ibn Husayn, pensent que Mu'âwiya se trompe en refusant, même pacifiquement, de reconnaître le califat de 'Alî, mais aussi que 'Alî se trompe en marchant contre Mu'âwiya car celui-ci ne le combat pas ; ils pensent donc qu'il faut s'abstenir de prêter main-forte à 'Alî autant qu'à Mu'âwiya ("kâna-l-qitâlu qitâla fitna") (MS 2/335, MF 4/441-443, 35/77-78, MS 3/329-330). 'Alî réalisera plus tard qu'il n'aurait pas dû combattre Mu'âwiya et son groupe : il regrettera n'avoir pas écouté son fils al-Hassan et fera les éloges de Sa'd ibn Abî Waqqâs et de Abdullâh ibn 'Omar, qui n'avaient participé à aucun combat (MS 3/283). Mais pour l'instant il marche vers Mu'âwiya.

Les deux groupes se font face à Siffîn en dhul-hijja 36. Ils parlementent, essaient de trouver une issue pacifique à la crise. Ils n'y parviennent cependant pas, et en safar 37, c'est le début des combats. Le Prophète ('Aley'i Salat wa Salam) avait prédit : "La fin du monde ne viendra pas tant que deux grands groupes ne se combattent, les deux proclamant la même chose…" (Bukhârî, voir FB 6/753). Un homme du groupe de Mu'âwiya vient rencontrer Amr ibn al-As, un Compagnon qui est lui aussi dans le même groupe, et l'informe qu'il a tué Ammâr ibn Yâssir pendant le combat. Amr lui répond : "J'avais entendu le Prophète dire : "Le meurtrier de Ammâr et celui qui le dépouillera seront dans la géhenne" ; on dit alors à Amr : "Toi aussi tu l'as combattu" [puisqu'ayant combattu le groupe dans lequel Ammâr se trouvait]. Amr répond : "Le Prophète n'a parlé que de celui qui le tuerait et le dépouillerait" (rapporté par Ahmad, authentifié dans As-Sahîha, 2008). Aucun Compagnon n'est donc heureux que mort d'hommes il y ait.

La bataille tourne à la faveur de 'Alî. Amr ibn al-As recommande alors à Mu'âwiya d'appeler à un arbitrage sur la base du Coran pour mettre fin au différend qui existe entre eux. 'Alî, confiant dans le fait qu'il est dans son droit, accepte en disant : "J'ai priorité pour cela ; que le livre de Dieu soit donc entre nous !" (FB 8/748). Mais certains hommes dans le groupe de 'Alî – il s'agit de ceux qui seront appelés : les Kharidjites – s'y opposent. Sahl ibn 'Hunayf appuie la décision de surseoir aux hostilités en acceptant cet arbitrage, rappelant que, des années plus tôt, le Prophète ('Aley'i Salat wa Salam) avait accepté la paix de Hudaybiyya et, bien qu'ils s'y étaient alors opposés, ils avaient convenu plus tard que cela avait été le juste choix (FB 8/748). Il est prévu que, dans le but de cesser de faire couler le sang, deux hommes soient désignés comme arbitres, l'un du groupe de 'Alî et l'autre de celui de Mu'âwiya, et que leur décision fasse autorité. Muâwiya présente Amr ibn al-As, tandis que 'Alî est représenté par Abû Mûssa al-Ash'arî (il avait proposé un autre personnage mais il a dû céder devant l'avis de son groupe). L'arbitrage doit se dérouler en ramadan 37 à Dûmat al-jundul, à Adhruh.

Ceux qui – dans le groupe de 'Alî – refusent l'arrêt des combats et cet arbitrage quittent, mécontents, ses rangs ; cela leur vaudra le nom de "kharidjites", "les sortants". Ils étaient déjà opposés à Mu'âwiya et à Amr ibn al-As ; ils sont maintenant opposés à 'Alî aussi. Certes, certains Compagnons tels que Sa'd ibn Abî Waqqâs, Ibn Omar, Muhammad ibn Maslama, etc. pensaient eux aussi – comme nous l'avons déjà dit – qu'il ne fallait se joindre ni aux côtés de 'Alî ni aux côtés de Mu'âwiya ; mais eux se gardaient bien de faire une insurrection armée contre l'un ou l'autre ; de plus, si ces Compagnons ne partageaient ni l'avis de 'Alî ni celui de Mu'âwiya à propos de la conduite à tenir dans la situation présente, ils voyaient bien que chaque partie s'attachait à une interprétation (ijtihâd) et qu'ils étaient donc excusables. Les kharidjites, eux, considèrent tout le monde égaré et à combattre ; ils vont bientôt organiser une insurrection armée contre le calife.

En ramadan 37, les deux arbitres, Abû Mûssa al-Ash'arî et Amr ibn al-As, se rencontrent à l'endroit prévu. Al-Mughîra ibn Shu'ba s'y rend lui aussi. Les deux arbitres envoient appeler Abdullâh ibn Omar et Abdullâh ibn az-Zubayr. D'autres personnalités de Quraysh s'y rendent elles aussi (rapporté dans Musannaf Abd ir-Razzâq, cité dans WK p. 134). Hafsa, veuve du Prophète ('Aley'i Salat wa Salam), vu l'importance de l'occasion et la nécessité de rétablir la paix dans la Umma du Prophète ('Aley'i Salat wa Salam), a insisté auprès de son frère Abdullâh ibn Omar pour qu'il assiste à l'arbitrage (FB 7/504). Les deux arbitres pensent nommer un nouveau calife afin que la Communauté musulmane puisse aborder un nouveau tournant. Abdur-Razzâq rapporte dans son Mussanaf que Amr ibn al-As dit à Abû Mûssa al-Ash'arî : "Abû Mûssa, es-tu d'accord pour que nous nommions un homme qui s'occupera des affaires de cette Umma ? Nomme-le. Si je peux te suivre dans ta proposition, tu as la garantie que je le ferai. Sinon, tu auras le devoir de suivre ma proposition". Abû Mûssa lui dit alors : "Je nomme Abdullâh ibn Omar". Amr ibn al-As n'accepte pas sa proposition et dit : "Je nomme Mu'âwiya fils de Abû Sufyân." Abû Mûssa lui reproche alors d'avoir proposé une des deux personnes qui font justement l'objet de la discussion, et tous deux ont des mots (WK pp. 134-135, pp. 147-150). L'autre récit, celui qui est le plus souvent relaté à ce sujet et qui montre une tromperie de la part de 'Amr ibn al-'As lors du déroulement de l'arbitrage, est complètement erroné (WK pp. 147-150).

L'arbitrage ne donne pas de résultats concrets (FB 12/356). Mu'âwiya annonce maintenant qu'il est calife, se fondant sur l'échange qui a été fait au cours de l'arbitrage à Dumat ul-Jandal (MS 2/290 3/328). 'Alî exprimera plus tard des regrets quant à l'avis qu'il a eu de combattre Mu'âwiya (MS 3/283).

Les Kharidjites :

Retourné à Kufa, 'Alî doit maintenant faire face à l'insurrection des kharidjites. Ce sont des hommes puritains et violents. An-Nassa'ï rapporte qu'ils reprochent trois choses à 'Alî : d'avoir accepté l'arbitrage de deux humains alors que seul Dieu est arbitre et peut trancher ; de n'avoir pas autorisé les combattants à prendre du butin après le combat contre les musulmans entrés en rébellion [après la bataille du Chameau et lors des combats de Siffîn] ; enfin d'avoir accepté, lors de la rédaction du traité acceptant l'arbitrage, d'effacer – comme le lui demandaient les gens de Syrie – le titre de "Chef des croyants" de devant son prénom, ce qui voudrait dire qu'il reconnaît ne pas être le calife des musulmans (cité en note de bas de page dans Al-Hidâya 2/588 ; certains de ces éléments sont aussi relatés dans FB 12/370). Ibn Hajar relate comment 'Alî fait tous les efforts possibles pour montrer aux kharijites qu'ils se trompent, qu'ils reprennent une parole de vérité ("Dieu seul est l'Arbitre") mais la comprennent et l'appliquent de façon entièrement erronée. Il dépêche auprès d'eux Ibn Abbâs ; celui-ci leur parle et certains reviennent, pendant que d'autres persistent dans leur déviance. 'Alî leur dit alors : "Nous vous garantissons malgré tout trois droits : nous ne vous empêcherons pas de venir dans les mosquées, nous ne vous priverons pas de votre part dans la redistribution fiscale (fay'), et nous ne vous combattrons pas tant que vous-mêmes ne créerez pas l'oppression (fassâd)". Les kharijites se réunissent ensuite à Ctésiphon. 'Alî ne cesse de correspondre avec eux pour leur demander de revenir. Ils refusent et lui demandent de reconnaître d'abord qu'il a, lui, apostasié, et donc de se repentir. 'Alî continue sa correspondance, mais cette fois ils sont à deux doigts d'assassiner son émissaire. Puis ils prennent comme résolution que tout musulman n'appartenant pas à leur groupe pourra être tué et volé. Et ils se mettent effectivement à tuer ceux qui passent près du lieu où ils se sont établis. C'est seulement alors que 'Alî part les combattre. Il les écrase à Nehrawân, en l'an 38 (FB 12/355-356, 12/369-372, MS 3/329). Le Prophète ('Aley'i Salat wa Salam) avait annoncé leur venue ; les paroles dans lesquelles il avait dit qu'ils serait tués sont à comprendre, écrit Ibn Hajar, dans le sens où ils seraient tués parce qu'ayant d'abord tué des musulmans (FB 8/87).

Si les kharidjites sont décimés à Nehwarân, un petit nombre d'entre eux en réchappent. Ils rassemblent bientôt quelques partisans. En l'an 40, 'Alî est mortellement blessé par la main de l'un d'entre eux (voir FB 12/356-357).

Que penser de ces batailles du Chameau et de Siffîn ?

Les deux batailles du Chameau et de Siffîn n'ont été menées par ces Compagnons ni à cause d'une faiblesse de leur foi (wal-iyâdhu bil-llâh) ni à cause d'une recherche du pouvoir, mais à cause d'interprétations différentes (ijtihâd) de certains textes et de ce que le contexte rendait nécessaire ; ces Compagnons ont été de toute bonne foi ; nous les aimons tous et ne dénigrons aucun d'entre eux. La question qui se pose est : dans les faits, s'est-il agi de batailles du détenteur de l'autorité contre des gens entrés en rébellion contre lui (qitâl al-bughât), ce qui tomberait sous le coup du verset disant : "Fa in baghat ihdâhumâ 'ala-lukhrâ, fa qâtilu-latî tabghî hattâ tafî'a ilâ amr-illâh" (Coran 49/9) ; ou bien s'est-il agi de batailles de discorde (qitâlu fitna), ce qui tomberait sous le coup des Hadîths demandant qu'on s'en éloigne autant que possible : "Al-qâ'id fihâ khayrun min al-qâ'ïm" (Bukhârî, voir FB 13/39) ?

Deux points font l'unanimité :

A) 'Ali était devenu calife ("Al-khilâfa thalâthûna sana") ;

B) Mu'âwiya pensait – en toute bonne foi – qu'il avait le droit d'exiger que le talion soit d'abord appliqué aux meurtriers de Uthmân avant de reconnaître le califat de 'Alî ; Amr ibn al-As, un autre Compagnon, était du même avis que lui. Tous deux étaient donc sincères – ils croyaient que 'Alî refusait délibérément de venger Uthmân – mais ils faisaient une erreur d'interprétation (khata' ijtihâdî), car 'Alî ne pouvait réellement pas appliquer le talion dans l'état des choses ; ils étaient donc bâghî non combattants ("Wayh 'Ammâr, taqtuluhu-l-fi'at ul-bâghiya") (MRH, pp. 30-31).

Et un point fait l'objet d'avis divergents :

C) 'Alî devait-il, pouvait-il, combattre ou non le groupe de Mu'âwiya pour le soumettre à l'autorité califale ? Ibn Taymiyya écrit : "Les batailles du Chameau et de Siffîn font l'objet d'une divergence : relèvent-elles :
– du combat contre ceux qui sont en rébellion et qui est prescrit par le Coran ;
– ou bien du combat de fitna [discorde, épreuve] où [, selon les Hadîths,] celui qui reste à l'écart agit mieux que celui qui y participe ?"
(MS 2/335.)

  • Certains Compagnons étaient du même avis que 'Alî : combattre ceux qui refusent de reconnaître l'autorité califale est permis, même s'ils ne la combattent pas et ne causent pas de tort à la population. (Cet avis fut ensuite repris par Ash-Shâfi'î et les savants de l'école shafi'ite, ainsi que par certains savants de l'école hanafite et de l'école hanbalite : MF 4/450, 438, 441, MS 2/334.) A l'intérieur du groupe des Compagnons tenants de cet avis, deux tendances apparaissaient :
    – Ammâr ibn Yâssir, Sahl ibn Hunayf et Abû Ayyûb al-ansârî pensaient que non seulement combattre les gens de ce type est permis, mais c'était la solution pour mettre fin au problème que traversaient alors les musulmans ; et c'est d'autant plus ce qu'il fallait faire que le calife avait appelé à le faire ;
    – Al-Hassan, le propre fils de 'Alî, pensait pour sa part que si combattre ce genre de personnes est en soi permis, la situation d'alors demandait de ne pas combattre car cela conduirait à un problème plus grand encore ; le calife ayant cependant donné l'ordre de faire quelque chose étant en soi permise, il fallait obéir.

  • Et puis d'autres Compagnons – comme Sa'd ibn Abî Waqqâs, Abdullâh ibn Omar, Muhammad ibn Maslama, Abû Bakra, Abû Mas'ûd, Ussâma ibn Zayd, Abû Bak'ra, 'Imrân ibn al-Hussayn – pensaient que le calife n'a pas le droit d'attaquer des gens qui ont refusé de reconnaître son autorité mais ne l'ont pas combattu ; selon eux, 'Alî faisait une erreur d'interprétation (khata' ijtihâdî) en marchant sur le groupe de Mu'âwiya pour l'attaquer, ce qui faisait du combat un combat de fitna (qitâlu fitna) auquel il était interdit de participer ; obéir au calife ne pouvant pas se faire à propos de ce qui est interdit, ils ne devaient donc pas s'engager aux côtés du calife (MF 4/442-443). Ces Compagnons pensaient donc que la bataille entre 'Alî et Mu'âwiya était celle dont le Prophète ('Aley'i Salat wa Salam) avait parlé en disant : "Viendra une fitna ; celui qui sera alors assis agira mieux que celui qui sera debout ; celui qui sera debout agira mieux que celui qui marchera ; celui qui marchera agira mieux que celui qui courra" (Tirmidhî 2194, etc.). Ibn Taymiyya écrit que, Alî excepté, les plus grands des Compagnons alors encore vivants furent de cet avis : il ne fallait combattre ni dans un camp ni dans l'autre. Ibn Taymiyya cite le nom de Sa'd ibn Abî Waqqâs, le Compagnon alors vivant qui, juste après 'Alî, avait le plus de valeur (MF 35/77). Ibn Taymiyya écrit que Abû Hanîfa, Mâlik, Ahmad ibn Hanbal, Ath-Thawri, Al-Awzâ'ï dirent eux aussi qu'il s'agissait d'un combat de discorde ("qitâlu fitna") (MS 4/317, 2/293).
    Et c'est cet avis, poursuit Ibn Taymiyya, qui est juste, car le Prophète ('Aley'i Salat wa Salam) avait dit à Muhammad ibn Maslama, celui-là même qui ne s'était joint ni au camp de Mu'âwiya ni au camp de 'Alî : "La "fitna" ne te fera pas de tort" (Abû Dâoûd n° 4663) (MS 1/208). De plus, le Prophète ('Aley'i Salat wa Salam) avait fait les éloges de son petit-fils al-Hassan ibn 'Alî, disant que par son intermédiaire, Dieu amènerait la réconciliation entre deux groupes de musulmans (Bukhârî 2704, 3629, 3746, 7109). Après la mort de 'Alî, Al-Hassan fit en effet la paix avec Mu'âwiya. Si le combat mené contre Mu'âwiya était une chose qu'il fallait faire ou qu'il était recommandé de faire, pourquoi le Prophète ('Aley'i Salat wa Salam) aurait-il fait les éloges de celui qui y mettrait fin (MS 2/348) ?
    Si 'Alî avait donc raison sur le fond et en premier lieu dans le désaccord qui l'opposait à Mu'âwiya et que ce dernier faisait une erreur d'interprétation (khata ijtihâdî), 'Alî fit ensuite une erreur d'interprétation (khata ijtihâdî) en marchant contre Mu'âwiya, chose qui entraîna la bataille de Siffîn (MF 4/441-442) ; et c'est pourquoi quand, durant son vivant, le Prophète ('Aley'i Salat wa Salam) avait fait allusion au combat qui opposerait deux groupes de sa Communauté – celui de 'Alî et celui de Mu'âwiya – et à l'apparition des Kharidjites, il avait dit que combattrait les Kharijites "celui des deux groupes qui serait le plus proche de la vérité" ("awla-t-tâ'ïfatayni bil-haqq") (Muslim 1065, Ahmad 10767) ; ce fut 'Alî qui combattit les Kharidjites, comme nous l'avons vu ; mais ce Hadîth montre que Mu'âwiya fit la première erreur d'interprétation – en refusant de reconnaître l'autorité du calife parce qu'il pensait que celui-ci ne voulait pas sanctionner les meurtriers, alors que 'Alî ne pouvait réellement pas le faire : "Wayh 'Ammâr, taqtuluhu-l-fi'at ul-bâghiya" – mais que 'Alî ne fut, parmi eux deux, que "le plus proche du vrai" et non "celui qui avait entièrement raison dans son interprétation" – car une part d'erreur dans l'interprétation lui échoua aussi – (d'après MF 4/468). (" 'Alî ghallaba-r-rahba wa ta'awwala fid-dimâ'" : MF 35/23.)
    Quant au verset 49/9, s'il dit bien : "fa qâtilu-l-latî tabghî hattâ tafî'a ilâ amr-illâh", une analyse attentive révèle qu'il parle de deux groupes qui se combattaient déjà, entre qui on a procédé à la réconciliation, et dont l'un, ensuite, recommence à combattre l'autre, et non d'un groupe qui refuse de reconnaître l'autorité (tabghî) mais ne combat pas (MS 2/304, 2/335, 2/321, 2/293). Quant au fait que Abû Bakr avait combattu les gens refusant de donner la zakât, il s'agissait en fait de ceux qui refusaient de donner la zakât même, et non pas de ceux qui s'acquittaient de la zakât mais refusaient seulement de la remettre au calife ; car si c'est de eux dont il s'était agi, alors, comme l'ont dit Abû Hanîfa et Ahmad ibn Hanbal, le calife n'est pas en droit de combattre des gens qui refusent seulement son autorité (MS 2/293, 2/332, 2/334).

    'Alî vu par les Sunnites, les Chiites et les Kharidjites :

    Le Prophète ('Aley'i Salat wa Salam) a dit à 'Alî que ne l'aimera que celui qui est croyant et ne le détestera que celui qui est hypocrite (Muslim 78). Les Sunnites l'aiment donc comme un des plus valeureux Compagnons du Prophète ('Aley'i Salat wa Salam). Mais ils ne le considèrent pas supérieur à Abû Bakr, Omar ni même à Uthmân. Certes, il est quelques savants sunnites qui pensaient que 'Alî est supérieur à Uthmân (MF 4/426), mais Ahmad ibn Hanbal a rappelé à ce sujet que lors du choix de Uthmân comme dirigeant, l'ensemble des Emigrants et Auxiliaires avaient donné préférence à Uthmân, comme Ibn 'Awf l'avait relaté d'eux après les avoir consulté pendant trois jours ; il serait donc surprenant, dit en substance Ahmad, que l'on puisse avoir à ce sujet un avis différent de ce grand nombre d'illustres Compagnons (MF 4/426).

    Par contre, les Nâssibites, eux, dénigrent 'Alî, de même que les Kharidjites.
    A l'opposé, les Chiites imamites croient que 'Alî est supérieur à Abû Bakr et à Omar (n'en parlons plus de Uthmân) ; on l'a même considéré infaillible au même titre que le Prophète ('Aley'i Salat wa Salam) (donc ne pouvant faire une erreur d'interprétation).

    Ce sont là deux extrêmes. 'Alî lui-même a rapporté que le Prophète ('Aley'i Salat wa Salam) lui avait dit qu'il y aurait à son sujet des positions que l'on peut comparer à celles concernant Jésus fils de Marie : les uns ont détesté celui-ci au point de calomnier sa mère ; les autres l'ont aimé au point de l'élever au statut de Dieu fait chair. 'Ali disait ensuite : "Je ne suis pas un prophète et ne reçois pas la révélation ; je ne fais que mettre en pratique le Coran et la Sunna autant que je peux ; ce que je vous ordonne ainsi d'obéissance à Dieu, il est de votre devoir de me suivre, que vous l'aimiez ou pas" (Ahmad, n° 1305-1306, MS 3/341). An-Nu'mânî a fait de ce Hadîth un commentaire intéressant (cf. Irânî inqilâb, pp. 94-112).

    Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).


    Signification des sigles :

    AMQ :Al-'Awâssim min al-qawâssim, Ibn al-Arabî
    FB : Fat'h ul-bârî, Ibn Hajar
    FMAN : Al-fissal fil-milal wal-ahwâ' wan-nihal, Ibn Hazm
    HB : Hujjat ullâh il-bâligha, Shâh Waliyyullâh
    MF : Majmû' ul-fatâwâ, Ibn Taymiyya
    MRH : Makânu ra's il-Hussein, Ibn Taymiyya
    MS : Minhâj us-sunna an-nabawiyya, Ibn Taymiyya
    ShAT : Shar'h ul-'aqîda at-tahâwiyya, Ibn Abil-'izz
    WK : Wâqi'a-é Karbalâ' aur uss kâ pass manzar, eik na'é mutala'é kî rôshnî mein, Cheikh 'Atîq ur-Rahmân As-Sanbhalî.

     


     

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